ANTICORPS ANTI-SSA/Ro52 :

DE QUOI S'AGIT-IL ET QUEL EST LEUR INTERET ?

"La chose n'est réellement représentable que par elle-même; là où elle

est réellement la chose est la chose et elle n'est rien d'autre." Freud et Lacan


Les anticorps anti-SSA/Ro font partie des anticorps antinucléaires les plus fréquemment observés dans les connectivites. Ils sont rencontrés dans le lupus érythémateux disséminé, le lupus cutané subaigu, la maladie de Sjögren et dans d'autres maladies systémiques rhumatismales. Ils sont également associés au lupus néonatal, compliqué parfois d'un bloc auriculo-ventriculaire congénital lié au passage transplacentaire de ces anticorps.

L'ANTIGENE SSA/Ro

L'antigène SSA/Ro est un complexe de petites particules ribonucléoprotéiques. Chacune comprend petit ARN (d'une centaine de nucléotides) riche en uridine, transcrit par l'ARN-polymérase III et appelé hYARN (h pour humain et Y pour cytoplasmique). Chez l'homme on connaît quatre types d'hYARN : hYARN1, hYARN3, hYARN4 et hYARN5, qui s'associent à des protéines pour former les particules SSA/Ro. La protéine la plus importante est un polypeptide de 60 kD appelé SSA/Ro60, formé de 538 acides aminés et qui comporte une séquence de reconnaissance de l'ARN (le motif RNP) par lequel elle se lie aux hYARN. Cette liaison se fait au niveau de la double hélice formée par l'appariement des bases de l'extrémité 3' avec celles de l'extrêmité 5'.
Une autre protéine, 50 fois plus abondante dans la cellule, la protéine SSB/La, se fixe au niveau de la chaîne poly-uridine de l'extrémité 3' des hYARN. Cette protéine SSB/La est un polypeptide de 48 kD formé de 408 acides aminés, hautement phosphorylé, et qui comporte également une séquence RNP de fixation aux ARN.

ANTICORPS ANTI-SSA/Ro

Les épitopes immunodominants des particules SSA/Ro sont situés sur la région centrale de la protéine native de 60 kD. Mais il existe également des épitopes linéaires sur les régions 169-190 et 211-232. Certains anticorps anti-SSA/Ro reconnaissent aussi les hYARN, en particulier l'hYARN5. Il existerait également des anticorps exclusivement dirigés contre le complexe SSA/Ro60-hYARN, confirmant l'hétérogénéité des anti-SSA/Ro. Les anticorps anti-SSA/Ro s'observent dans le lupus systémique (30-40 %), le lupus cutané subaigu (70-90 %) et la maladie de Sjögren (80-90 %). Diverses manifestations cliniques et biologiques sont associées à ces anticorps : la photosensibilité, le purpura, l'hypergammaglobulinémie et le lupus néonatal.
Dans la maladie de Sjögren les anticorps reconnaissent également la protéine SSB/La associé au complexe. Les déterminants antigéniques sont répartis sur les domaines N- et C-terminaux.

ANTICORPS ANTI-SSA/Ro52

En 1988 on découvre un nouveau constituant protéique qui serait associé au complexe SSA/Ro. En réalisant des Western blots avec un extrait total brut de cellules HeLa, on montre que certains sérums anti-SSA/Ro réagissent également avec un polypeptide de 52 kD. La réaction est indépendante de la présence d'anti-SSA/Ro60. La protéine a été clonée puis utilisée comme antigène en ELISA, immunodot et Western blot pour la mise en évidence des anti-SSA/Ro. Deux phénomènes importants ont été constatés. Le premier, très important sur le plan immunologique, a révélé que les anticorps anti-SSA/Ro52 monospécifiques decelés avec la protéine recombinante ne se fixent pas sur les cellules HEp-2 en immunofluorescence indirecte. D'autre part ils ne reconnaissent pas le complexe SSA/Ro natif en immunoprécipitation et en ELISA. Des particules SSA/Ro natives inhibent, en Western blot, la réaction avec la protéine de 60 kD mais pas celle avec la protéine de 52 kD. Sur le plan biochimique, il n'a jamais été possible de mettre en évidence la présence de la protéine de 52 kD dans des complexes natifs, soigneusement isolés et purifiés par HPLC. L'étude de la structure de la protéine de 52 kD a montré que celle-ci ne renferme pas de séquence de liaison aux ARN et ne peut donc pas se fixer directement sur les hYARN. On a tenté d'expliquer l'association avec le complexe SSA/Ro par une réaction protéine-protéine entre les protéines SSA/Ro de 52 et de 60 kD.

La protéine SSA/Ro de 52 kD fait partie d'une grande famille de protéines appelées TRIM (pour Tri-Motif) car elles sont formées de trois domaines successifs différents. Du côté de l'extrémité N-terminale (résidus 16 à 54) se situe le domaine ring-finger formé de boucles d'acides aminés et d'ions zinc d'où leur appellation de "doigt de zinc". Le domaine suivant (résidus 91 à 123) est une boîte B (B box), un autre domaine supplémentaire de liaison d'ions zinc. Le troisième domaine (résidus 128 à 234) consiste en une hélice alpha (coiled-coil) avec une séquence leucine-zipper (résidus 211-232) contenant des leucines répétées régulièrement d'où son appellation de glissière ou fermeture éclair à leucine. La protéine p52 porte encore sur son extrémité terminale une séquence bien conservée d'acides aminés, le domaine B30.2, homologue des protéines RFP-like (ring-finger-like proteins). Ce domaine est aussi présent sur certaines protéines de la famille des TRIM, comme TRIM 21. Deux des hélices du domaine coiled-coil peuvent interagir entre elles de façon à permettre l'homodimérisation de la protéine ou l'assemblage avec d'autres protéines. Cette dernière interaction a été suggérée pour expliquer l'association de la protéine p52 avec la protéine SSA/Ro60, ce qui n'a jamais pu être démontré.

Les anticorps anti-p52 décrits reconnaissent des régions épitopiques situées au niveau de la région leucine-zipper. Cette région n'est pas accessible aux anticorps au niveau des dimères ce qui peut expliquer l'existence d'anticorps réagissant uniquement avec la protéine p52 en Western blot. D'autres épitopes ont été localisés au niveau de la région N-terminale contenant les domaines zinc-fingers.

Le domaine B30.2 est également fortement impliqué dans des interactions protéine-protéine. C'est ainsi qu'une interaction directe, non de type anticorps-antigène, est observée avec le domaine B30.2 de la protéine p52 et la région charnière des immunoglobulines. Cette observation très importante pourrait d'expliquer la fréquence des anticorps anti-p52 dans de nombreuses maladies, mais également chez les sujets normaux.

La fréquence des anticorps monospécifiques anti-SSA/Ro52 a été différemment rapportée. Avec un immunodot commercial (INNOGENETICS) ces anticorps ont été signalés dans des situations cliniques très variables, sans relation avec une connectivite : hépatite C, cancers divers, leucémie, sclérose en plaque, fibrose pulmonaire, purpura thrombopénique, accident vasculaire cérébral, maladie de Churg-Strauss.

Dans les connectivites les anti-SSA/Ro52 sont fréquemment associés aux anti-SSA/Ro60 mais cette fréquence est dépendante de la technique et de l'antigène utilisés. Une association significative des anti-SSA/Ro52 avec les anticorps anti-cytoplasmiques caractéristiques des myosites peut être observée sans qu'aucune explication de ce phénomène n'ait encore été trouvée.

Dans les connectivites la présence isolée d'anticorps anti-SSA/Ro52 est très rare comme cela a pu être démontré récemment par une étude multicentrique du GEAI conduite par Joëlle Goetz.

LUPUS ANA-NEGATIF

Le concept de "lupus ANA-négatif" a été introduit en1976 à l'occasion de l'observation de 5 patients présentant des signes cliniques de lupus en l'absence d'anticorps antinucléaires. Les signes cliniques se limitent à des manifestations cutanées et en particulier une photosensibilité. Les recherches des anticorps antinucléaires ont été effectuées par immunofluorescence sur des coupes de foie de rat ou de souris. Par la suite plusieurs observations ont été publiées et la fréquence du lupus ANA-négatif a été évaluée entre 5 et 9 %. Entre 1976 et 2003 un total de 164 patients a été rapporté dans 19 publications. La quasi totalité (97 %) de ces patients ont été décrits entre 1976 et 1987, c'est-à-dire avant l'introduction des cellules HEp-2 comme substrat pour la recherche des anticorps antinucléaires. En effet, la plupart de ces malades ont des anticorps anti-SSA/Ro qui ne sont pas décelés sur les coupes de tissus, mais peuvent l'être sur les cellules HEp-2 correctement fixées. A l'heure actuelle, pratiquement toutes les cellules HEp-2 commercialisées détectent bien les anticorps anti-SSA/Ro. Il existe aussi une lignée de cellules HEp-2 transfectée avec le gène de la protéine SSA/Ro60 et qui surexpriment cette protéine dans le noyau de certaines cellules. On a bien sûr tenté de rapprocher la présence d'anticorps anti-SSA/Ro52 avec la négativité des anticorps antinucléaires. Aucune démonstration n'a toutefois pu être faite.

LE LUPUS NEONATAL

Le lupus néonatal est un syndrome pouvant se manifester par une atteinte cutanée ou un bloc auriculoventriculaire congénital (BAVC) sur un coeur indemne de cardiopathie. Le terme de lupus néonatal a été initialement introduit pour décrire chez le nouveau-né des manifestations cutanées semblables à celles observées dans le lupus systémique. Il est associé à la présence chez la mère d'anticorps anti-SSA/Ro et de signes cliniques de lupus systémique ou de lupus cutané subaigu. Les signes cutanés apparaissent tardivement chez l'enfant, après les premières expositions au soleil, et ils régressent avec la disparition des immunoglobulines maternelles.

La première description du BAVC remonte à 1901. Son association avec le lupus systémique a été reconnu en 1957. L'association avec les anticorps anti-SSA/Ro a été notée pour la première fois en 1981. Depuis, et malgré sa rareté, cette affection a suscité une grande attention. La fréquence de BAVC chez les nouveau-nés de femmes ayant des anti-SSA est évaluée à 2 % seulement. Les mères d'enfants ayant un BAVC ont les caractéristiques cliniques et biologiques proches de la maladie de Sjögren ou d'une connectivite de nature indéterminée plutôt que d'un lupus systémique. Le sérum renferme des anticorps anti-SSA/Ro associés à des anti-SSB/La. En raison de la gravité du BAVC plusieurs équipes ont tenté d'établir un profil sérologique maternel apte à prédire la formation du BAVC durant la vie foetale. Les profils d'anti-SSA/Ro ont été surtout étudiés. L'étude des anti-SSA/Ro52 a révélé de grandes variations en fonction de la méthode utilisée. Ainsi pour certaines équipes la prédominance des anti-SSA/Ro52 sur celle des anti-SSA/Ro60 serait associée au développement d'un BAVC. Pour d'autres auteurs c'est la prédominance des anti-SSA/Ro60 sur les anti-SSA/Ro52 qui indiquerait la survenue de l'anomalie cardiaque. A l'aide de peptides synthétiques une région épitopique sur la protéine SSA/Ro52 a été décrite, qui serait spécifiquement reconnue par les anticorps de mères portant un foetus avec un BAVC. L'épitope serait représenté par la séquence d'acides aminés 200 à 239 (appelée p200) sur le domaine central de la protéine. Tous ces travaux sont limités à un nombre très faible d'observations et ne permettent aucune conclusion et surtout pas l'utilisation de tels profils sérologiques dans le diagnostic précoce du BAVC durant la grossesse.

En conclusion, les anticorps dits anti-SSA/Ro52 ne reconnaissent pas une protéine associée au complexe ribonucléoprotéique SSA/Ro. Le terme de protéine SSA/Ro52 ne convient donc pas et devrait être remplacé par protéine p52. Les anticorps dirigés contre la protéine p52 ne doivent pas être considérés comme des anticorps antinucléaires. Leur présence n'est associée à aucune maladie particulière et leur recherche ne présente aucun intérêt clinique.

René Louis Humbel

Laboratoire d'Immunopathologie

Centre Hospitalier de Luxembourg